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 SOMMAIRE 

 

Aux moissonneuses.


Elles arrivent.
Front haut, fardes de plexiglas.
Studieuses,
tranant leur coupe derrire elles. Rouges,
vertes, jaunes... Silencieuses - ou presque,
laissant dans leur sillage (poussire vole, peine)
une campagne effarouche qui a froid,
chaumes perte de vue, hrisss contre les villages
- fentres qui saignent derrire les graniums...

Crachant, dans lindiffrence banale - y prend-on garde ?
de leur long cou latral lor glan dans les trmies,
vers des bennes double essieu, rutilantes,
qui attendent en bout de champ - comme tout attend dsormais.
(Malgr la hte de linstant rien ne presse, surquip
que reste-t-il du monde conqurir ?
Sous des stocks faramineux croulant - est-ce vrai ?
Statistiques abstraites... Quelle crve
la plante et ses trois-quarts de gueules ouvertes ! )
Formidables faucheuses, la taille prise dans la clmatite,
et belles parmi les figures perte de vue couches sur lor,
torse bomb - quelle avance !

Tournant sur place (petites roues comme en miniature larrire),
ramasses, sont-elles autres que pniches de nos terres bl ?
Lentes, progressant en ordre gomtrique,
par la campagne quelles dcoupent inlassablement,
sans que rien ne les stoppe - hors le temps qui tourne lhumide,
moustique dans le jeu firot des engrenages...
Les dents longues entre les rabatteurs,


ne laissant rien derrire, hors le trac double des roues :
tant de passages parmi les chaumes... Le cur sensible, et qui chavire
quand penche plus que de raison le coteau,
vers la plaine, les pices immenses - hors les broutilles,
tournant deux parfois dans le jour plein
- jusqu la nuit souvent, indcrottables,
souffle lger et profond en mme temps,
insensibles la poussire quelles lvent
quand vire au sec le temps,
progressant masques, jusqu frler
dune hanche lgre les villages,

tournant contre les jardins quelles dcoiffent - souffle tide.
En leur silence, inatteignables - hors un bruit de gorge qui monte :
ronronnement, des jours durant, parmi les crales mres,
et qui nous accompagne...
Incontestablement dans lt - trnant au cur,
invitables par ltendue, transformant le monde en une ruche,
bourdonnantes. Et quimporte alors
le bl devenu pauvre sur le march mondial.
De leur seule rumeur pleines, quand sestompe au soir
laboi des chiens dans les essarts, tous bruits de lombre...
Ou seule. Collgiale de tle parmi les bls

avanant - lointaine procession rduite elle-mme,
sacheminant au rythme lent dun moteur que rien nemballe
vers le sanctuaire dune cooprative,
mles ainsi orges brassicoles et moutures...
Dpassant peine moins que les clochers,
parmi la pierre dserte et froide des villages nus,
avec des ruines quon fleurit le temps dun t. Que tombe
sous la coupe lultime coquelicot parmi les bls.

5 juin -19 juillet 1996.


Aux moissonneuses.


Elles arrivent.
Front haut, fardes de plexiglas.
Studieuses,
tranant leur coupe derrire elles. Rouges,
vertes, jaunes... Silencieuses - ou presque,
laissant dans leur sillage (poussire vole, peine)
une campagne effarouche qui a froid,
chaumes perte de vue, hrisss contre les villages
- fentres qui saignent derrire les graniums...
 Crachant, dans lindiffrence banale - y prend-on garde ?
de leur long cou latral lor glan dans les trmies,
vers des bennes double essieu, rutilantes,...

[ Pascal Commre, pome extrait de La plaine encore, in Honneur au fantassin G, conscrit en Meuse ]