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 SOMMAIRE 

LADIEU

Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes rveilles. Le jour naissait peine. La cellule tait peine claire. Un soldat, qui se tenait dans lencadrement de la porte, a appel mon nom et ma ordonn de mhabiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore. Il a marqu un temps avant encore. Une signification mortelle. Il sest retir dans le corridor, laissant la porte entrebille, pendant que je mhabillais. Mes compagnes de cellule staient leves aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles maidaient avec des gestes de gentillesse et de piti, leur seul moyen de mexprimer leur gentillesse et leur piti. Encadre par deux soldats, jai travers des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinraire compliqu. Les bottes des soldats rsonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. Jaurais voulu marcher plus vite. Ils mont laisse une cellule dont la porte tait ouverte. Appuy au mur, Georges mattendait. Je noublierai jamais son sourire.


Nous avons peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats ma appele: Madame !, toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. Jai rpondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il ma appele encore et je nai pas quitt la main de Georges. Au troisime appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine la troisime fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que joublierai puisque cest oublier que continuer respirer, puisque cest oublier que continuer se souvenir, et quil y a plus de distance entre la vie et la mort quentre la terre et leau o retournait Ondine pour oublier.


Les soldats mont reconduite ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empchais de refermer la porte. Je me suis avance dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. Jai titub - oh, peine, un peu comme si je perdais pied - et elles mont tendue sur ma couchette. Elles ne mont rien demand. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, lui qui allait mourir.



Je lui ai dit
que tu es beau.
Il tait beau de sa mort chaque seconde plus visible.
Cest vrai que cela rend beau
la mort.
Avez-vous remarqu
comme ils sont
les morts, ces temps-ci
comme ils sont jeunes et muscls
les cadavres de cette anne.
Elle rajeunit tous les jours
la mort
cette anne
un petit gars hier navait pas dix-neuf ans.


Je sais bien quil ny a rien comme elle
pour vous embellir un vivant
rendre le visage de lenfance.
Lui tait beau de sa mort
chaque seconde plus beau
qui allait se poser sur lui
plaquer son sourire
ses yeux
son cur
son cur tout battant
tout vivant.
Dautant plus horrible quil tait plus beau
dautant plus horrible quils sont
plus jeunes et plus beaux
tous
couchs cte cte


beaux pour lternit
et fraternels
aligns
quand on moissonne lhomme comme lpi
lpi en sa saison le grain mr
lhomme en sa saison
lt de la rvolte
quand on couche lhomme comme lpi
le regard en face de lacier
poitrine offerte
poitrine creve cur trou
ceux qui avaient choisi.

Cest ce qui le faisait si beau
davoir choisi
choisi sa vie, choisi sa mort
et davoir regard avant.


Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes rveilles. Le jour naissait peine. La cellule tait peine claire. Un soldat, qui se tenait dans lencadrement de la porte, a appel mon nom et ma ordonn de mhabiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore. Il a marqu un temps avant encore. Une signification mortelle. Il sest retir dans le corridor, laissant la porte entrebille, pendant que je mhabillais. Mes compagnes de cellule staient leves aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles maidaient avec des gestes de gentillesse et de piti, leur seul moyen de mexprimer leur gentillesse et leur piti. Encadre par deux soldats, jai travers des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinraire compliqu. Les bottes des soldats rsonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. Jaurais voulu marcher plus vite. Ils mont laisse une cellule dont la porte tait ouverte. Appuy au mur, Georges mattendait. Je noublierai jamais son sourire.
 
Nous avons peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats...

[ Charlotte Delbo, Une connaissance inutile ]